Philippe Kahn, la star française de la Silicon Valley au tapis

Article paru dans le mensuel Capital en juillet 1994

20% des effectifs licenciés, 400 millions de pertes… Borland est le dernier sinistré de l’informatique.

Le nouveau siège social de Borland, situé aux environs de San Francisco, a coûté 560 millions de francs. Pourquoi dois-je signer cela ?» Un piano électrique et un saxophone dans un coin, une maquette d’avion et un échiquier sur la table Le bureau de Philippe Kahn ressemble plus à une salle de jeu qu’à un espace de travail. Mais, cet après-midi, le Français président fondateur de Borland, un des plus gros éditeurs américains de logiciels, n’est pas «fun». Visiblement, la lettre que lui tend son assistante l’énerve. Peut-être vient-elle de chez Keith Maib, le nouveau directeur général, nommé en mars dernier. La rumeur affirme que ce dernier est là pour «driver» Kahn. «Les membres du conseil d’administration en avaient assez des excentricités de Philippe, explique un de ses amis français. Alors, ils l’ont mis sous tutelle. »
Pendant longtemps, le personnage, haut en couleur, avait amusé les financiers américains. Ils lui avaient pardonné ses chemises hawaïennes, sa passion pour le jazz et la voltige aérienne, ainsi que ses déclarations à l’emporte-pièce sur l’avenir de l’informatique, tant que le succès, et les dividendes, était au rendez-vous. Après tout, c’était le seul «Frenchy» à avoir fondé dans la Silicon Valley une société de cette taille. Au temps de sa splendeur, elle employait plus de 2 000 personnes et réalisait 2,7 milliards de francs de chiffre d’affaires. Mais le management «à la Kahn» a fini par déraper.
Pour la troisième année consécutive, la firme de Scotts Valley (une bourgade coincée à flanc de coteau entre le Pacifique et la Silicon Valley) vient d’enregistrer de très lourdes pertes : 390 millions de francs, après 274 millions en 1992 et 616 millions en 1991. Guerre des prix déclenchée par Microsoft, son ennemi juré, procès perdu contre Lotus (un autre gros éditeur américain), fusion ratée avec Ashton-Tate (une société rachetée en 1991), retards à répétition dans la mise au point des nouveaux produits Le sort s’est acharné sur Borland. Fin mars, au bord du gouffre, le groupe a vendu 800 millions de francs un de ses plus beaux fleurons, Quattro Pro, un puissant «tableur» (feuille de calcul électronique). Et Keith Maib, à peine installé, a licencié 400 personnes, soit 20% des effectifs ! Parmi elles, Marie-Eve Schauber, la responsable de la filiale française.
L’aventure californienne de Philippe Kahn avait pourtant commencé, en 1982, avec toutes les apparences de la «success story». La légende affirme que, fraîchement recalé à l’agrégation de mathématiques, Kahn débarque dans la Silicon Valley à l’âge de 30 ans, sans un sou et sans «green card» (le permis de travail américain). Quelques mois plus tard, après de prétendues nuits blanches passées sur son «computer», au-dessus d’un garage, il met au point un nouveau langage de programmation, le Turbo Pascal (pure affabulation ! lire
l’encadré ci-dessous)). Le 2 mai 1983, il fonde Borland International. Pressé de s’imposer sur un marché déjà très encombré, le Français tente un coup de poker. Au lieu de proposer son logiciel à 600 dollars, comme tout le monde, il casse le marché en le vendant par correspondance à 49,95 dollars
Et ça marche ! «Quand j’ai tout plaqué pour rejoindre Borland, mes copains m’ont dit : « Tu es fou. Tu ne réussiras qu’à placer 300 logiciels ! », se souvient un des pionniers. En fait, la première année on en a vendu 20 000 !» Après ce coup de force, le Français passera longtemps pour un «barbare» auprès des concurrents. Qu’importe ! Les programmeurs, eux, trouvent ses produits pas chers et performants. Lui-même accumule les bénéfices et ne tarde pas à s’acheter le jouet de ses rêves, une Porsche blanche, immatriculée «Turbo-Pascal».
Fin 1984, Kahn s’attaque avec autant de succès au marché des logiciels pour entreprise. Sidekick, un petit «organisateur» (un agenda couplé à un bloc-notes et une calculette) tournant sur IBM PC, fait un malheur. Deux ans après sa création, le chiffre d’affaires de Borland dépasse les 20 millions de dollars. Philippe Kahn choisit de fêter dignement l’événement. Il «flambe» 45 000 dollars dans une gigantesque fête, donnée à San Francisco. Déguisé en Bacchus, l’informaticien joue du saxo, tandis que ses 600 invités se ruent sur le buffet ! La suite de la soirée est telle que certains Américains, outrés, vont jusqu’à parler d’orgie
Le 6 juin 1985, l’«événement» sera en «une» du très sérieux quotidien «The Wall Street Journal». Le Français s’en mordra les doigts ! L’article rappelle en effet qu’il n’a toujours pas de «green card». «C’était juste au moment où un grand groupe américain, McGraw Hill, était sur le point de nous racheter, se souvient David Heller, membre du conseil d’administration depuis 1983. Après avoir lu le journal, ils ont tout laissé tomber.»
L’incident convainc le «barbare» de régulariser sa situation et, surtout, de continuer seul son chemin. Début 1987, Ben Rosen, célèbre «venture-capitalist» (il a financé Lotus et Compaq, troisième fabricant mondial de micro-ordinateurs) lui conseille de racheter une autre société de «software», Ansa. Un «deal» en or pour Borland. L’acquisition lui permet, grâce à Paradox, produit vedette d’Ansa, d’accéder à un secteur très prometteur, celui des bases de données (gestionnaire de fichiers électroniques). Résultat : en 1987, le chiffre d’affaires double et dépasse les 450 millions de francs. Puis, en 1989, la firme s’attaque au marché des tableurs, avec le lancement de Quattro Pro. Les ventes doublent à nouveau l’année suivante.
En juillet 1991, Philippe Kahn acquiert, après un an et demi de négociations, une deuxième société, Ashton-Tate, surtout connue pour sa base de données dBase. Catastrophe ! Le morceau va se révéler trop gros à avaler : la proie pèse aussi lourd que le prédateur (environ 1,2 milliard de francs de chiffre d’affaires). Leur fusion tourne au cauchemar et va entraîner 800 millions de frais de restructuration. «Ça a été le début de l’hémorragie», enfonce Karl Wong, analyste chez Dataquest. «Ashton-Tate nous a coûté trop cher, reconnaît François Micol, vice-président pour l’Europe du Sud. Philippe Kahn en veut beaucoup aux banquiers qui lui avaient conseillé cette opération»
L’explication fait sourire ceux qui ont côtoyé le personnage à l’époque. «En fait, Philippe avait développé un complexe d’infériorité : il rêvait de devenir aussi gros que Bill Gates, le « boss » multimilliardaire de Microsoft, numéro 1 mondial du logiciel, raconte un ancien cadre dirigeant. Il s’est lancé tête baissée dans le rachat d’Ashton-Tate et en a sous-estimé les conséquences.» Kahn nie en bloc : «Bill a des problèmes d’ego avec nous, pas l’inverse.» «Tu parles ! insiste l’ancien collaborateur. J’ai vu moi-même Kahn écraser un papillon (le logo de Microsoft en comporte un) et déclarer à la ronde : « Voilà ce que je fais de mon ennemi ! »»
L’affrontement entre les deux hommes remonterait au Comdex (grand salon de l’informatique américaine) de novembre 1987. Philippe Kahn, confronté en public à Bill Gates, l’avait alors «mouché».
Piqué au vif, Gates avait, paraît-il, distribué à ses équipes des tee-shirts marqués «Delete Philippe» («Supprimer Philippe»). Projet qu’il mit en pratique fin 1992, avec le lancement, coup sur coup, de deux bases de données, Acces et FoxPro, destinées à contrer la mainmise de Borland dans ce domaine. Fort de sa puissance financière (son entreprise pèse plus de 20 milliards de francs de chiffre d’affaires, dix fois le Borland d’aujourd’hui), il n’hésita pas, à son tour, à casser les prix. Acces était proposé à 99 dollars. A Scott Valley, le produit équivalent coûtait, à l’époque, 795 dollars Joli retournement de l’histoire. Du coup, entre 1991 et 1993, la part de marché de Borland sur les bases de données allait tomber de 47% à 40%.
Toujours au cours de la même période, l’entreprise a perdu du terrain dans le domaine des «tableurs», les feuilles de calcul électronique. Essentiellement en raison de la détérioration de son image : pour un problème de notoriété, un autre grand rival, Lotus, l’a accusé d’avoir plagié un de ses produits. Le procès, perdu en première instance par Borland  la cour d’appel doit bientôt rendre son verdict  a coûté 45 millions de francs en frais d’avocat, heureusement couverts à 80% par les compagnies d’assurances. Mais les opérations de relations publiques engagées pour redresser l’image de la société sont restées à sa charge. «Une vraie fortune», admet Philippe Kahn.
Plus inquiétant, le «boss», tout occupé à se défendre, a complètement laissé filer les affaires courantes. Il n’a ainsi pas vu l’émergence d’un nouveau marché, celui des «suites» (un «package» de trois logiciels vendus pour le prix de deux). Conséquence : Borland est aujourd’hui totalement absent de ce créneau en pleine expansion (plus 55% par an), alors que Lotus, par exemple, y réalise 40% de son chiffre d’affaires.
Enfin, des retards dramatiques se sont accumulés dans la mise au point des nouveaux logiciels. «Nous n’avons rien sorti depuis huit mois, reconnaît Ken Gardner, numéro 3 de Borland, en charge des produits. Mais, d’ici à la fin de cette année, nous allons lancer quatorze nouveautés.» La plus attendue, une version de dBase pour Windows, beaucoup plus facile d’utilisation, est annoncée pour la fin du mois de juin. «Ce lancement sera le plus important de l’histoire de Borland, prévient Ken Gardner. S’il réussit, nous avons une chance de nous en tirer. Sinon»
Le succès de ce produit permettra peut-être à l’entreprise de se remettre à flot temporairement. Pour le long terme, Philippe Kahn compte sur un marché plein d’avenir, selon lui : celui de l’«up-sizing». L’augmentation des capacités des micro-ordinateurs («up-sizing») va nécessiter des logiciels capables de coordonner les travaux de plusieurs PC reliés entre eux ou à des serveurs. Mais le créneau est déjà occupé par une ribambelle de grands groupes et de PME : IBM, Oracle, Computer Associates, etc. Verdict de Peters Rodgers, analyste financier chez Robertson and Stephens, une banque de San Francisco : «Les problèmes de Borland sont insurmontables». L’entreprise, dont l’action en Bourse est tombée en dessous des 10 dollars après un pic à 75 dollars il y a trois ans, pourrait très bien être rachetée pour une bouchée de pain par un concurrent. Philippe Kahn risquerait fort, alors, de devoir chercher un nouveau «job». Qui voudrait encore d’un «barbare» à la tête de Borland ?
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno

L’histoire d’un énorme bluff«Ma première société en Californie s’appelait Market In Time, raconte, tout fier, Philippe Kahn. Sur les enveloppes, les initiales MIT laissaient croire qu’il s’agissait du Massachusetts Institut of Technology, la très prestigieuse université américaine. Les prospects se précipitaient sur mon courrier !» L’histoire du «fondateur de Borland» est jalonnée de ce genre de bluff. Il a toujours prétendu avoir inventé lui-même Turbo Pascal, le langage de programmation qui l’a «lancé». En fait, ce logiciel fut d’abord développé par un Danois, Anders Heilsberg, présenté à Philippe Kahn par trois autres Scandinaves, Niels Jensen, Ole Rasmussen et Mogens Glad, propriétaires d’une petite société d’informatique installée en Irlande et baptisée Borland ! Ces trois hommes devinrent les premiers actionnaires, à hauteur de 30%, de Borland International Corporation. L’entreprise que Philippe Kahn affirme avoir fondée seul ! «Ils possédaient les droits internationaux sur Turbo Pascal, avoue ce dernier, gêné. Je les ai échangés contre une participation dans mon entreprise.» Plus tard, il poussa même l’attention jusqu’à éponger les dettes de ses complices en Irlande. Pour mieux acheter leur silence ?

Règlement de comptes à Borland France

Marie-Eve Schauber, directrice générale de Borland France, n’est plus joignable à son bureau. Simple congé de maternité en avril dernier, son départ est devenu «définitif» au mois de mai. Démission ou licenciement ? Philippe Kahn, le président du groupe, fuit la question, et laisse répondre François Micol, le nouveau responsable pour l’Europe du Sud. «Elle n’avait plus sa place dans notre nouvelle structure, explique ce dernier. Nous ne nous sommes pas séparés en très bons termes.» Celle qui avait réalisé une ascension fulgurante chez Borland (entrée à 27 ans comme directrice des ventes, elle prenait les rênes de la filiale français un an plus tard) n’a peut-être pas supporté de voir lui échapper le marketing, la finance et les ressources humaines, désormais regroupés au niveau européen. L’intéressée, pour l’instant, se refuse à tout commentaire Mais pour François Micol, c’est l’heure de la revanche. Débauché de chez Zenith Data Systems en 1990 par Philippe Kahn pour prendre la direction Europe, il s’était heurté pendant quatre ans à la résistance des «baronnies» nationales et, en attendant, était allé vendre des logiciels dans les pays de l’Est

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