Les laboratoires atomiques de Kahuta (Pakistan), au centre du réseau de prolifération A. Q. Khan

Les laboratoires nucléaires de Kahuta, au Pakistan, où furent développés les éléments nécessaires à la première bombe atomique pakistanaise qui explosa en 1998, portent également le nom de Dr A. Q. Khan Research Laboratories (ils possèdent même un site web : http://www.krl.com.pk/). Le Pakistanais Abdul Qadeer Khan est en effet le père de la bombe pakistanaise. Mais il est également soupçonné d’être à l’origine du plus grand réseau de prolifération nucléaire.

Au début des années soixante-dix, A. Q. Khan travaillait à Almelo, une usine des Pays-Bas où avaient été mises en service les premières centrifugeuses. Ces appareils de très haute technologie permettent d’obtenir discrètement l’uranium hautement enrichi nécessaire à la fabrication d’une bombe atomique. «1 300 centrifugeuses installées dans un bâtiment de 1 300 mètres carrés peuvent produire en quatorze mois suffisamment d’uranium hautement enrichi pour fabriquer une bombe », révèle Richard Garwin (source : courrier électronique à l’auteur du 23 juin 2006), un des meilleurs ingénieurs atomistes au monde*.

En clair, Richard Garwin affirme que grâce aux centrifugeuses, le combustible nécessaire à un engin nucléaire peut être élaboré presque n’importe où : dans un parking, un centre commercial, une bibliothèque, une gare… Après tout, 1 300 mètres carrés, c’était la surface de l’appartement de fonction que Jacques Chirac occupait à l’hôtel de Ville, lorsqu’il était maire de Paris. Autant dire que les satellites photographiques ont peu de chances de repérer une installation de ce type.

Or, lorsqu’il était aux Pays-Bas, Abdul Qadeer Khan a volé les plans de ces fameuses centrifugeuses au profit de son propre gouvernement. Rentré à Islamabad, A. Q. Khan dirigea l’effort de recherche national et fit exploser la première bombe pakistanaise en 1998. Mais parallèlement, il créa une véritable internationale de la prolifération, proposant schémas et pièces détachées pour monter des centrifugeuses, en kit ou presque.

L’ampleur du réseau Khan n’apparut qu’en octobre 2003, lorsque les gardes-côtes italiens arraisonnèrent un cargo battant pavillon allemand, le BBC China, à destination de la Libye. A son bord, des machines-outils de précision, des tubes d’aluminium, des pompes moléculaires, etc. De quoi monter 10 000 centrifugeuses, fournies par des proches d’A. Q. Khan. Pris la main dans le sac, les Libyens ont raconté tout ce qu’ils savaient sur le Pakistanais.
Celui-ci est soupçonné d’avoir revendu les schémas des fameuses centrifugeuses à l’Algérie, l’Arabie Saoudite, la Birmanie, l’Egypte, l’Indonésie, le Koweït, la Malaisie, le Soudan… Tous signataires du TNP (Traité de Non-Prolifération) ! Pour l’instant, l’œuvre la plus accomplie d’A. Q. Khan demeure l’Iran, dont il a largement inspiré le programme nucléaire.

Aujourd’hui, on soupçonne A. Q. Khan d’avoir également vendu les plans de bombes atomiques plus ou moins sophistiquées. En 2004, les enquêteurs suisses ont mis la main sur les ordinateurs de trois Suisses, membres de la même famille, Friedrich (le père), Marco et Urs Tinner (ses deux fils), accusés d’appartenir au réseau A. Q. Khan. Parmi les documents saisis, les plans d’une tête nucléaire, susceptible d’être montée sur un missile balistique (sources : New York Times et ISIS – Institute for Science and International Security).

A. Q. Khan est en résidence surveillée à Islamabad, la capitale du Pakistan, depuis qu’il a fait des aveux publics, télédiffusés en février 2004. Dans une récente interview au journal anglais The Guardian, A. Q. Khan affirme que ces aveux lui ont été dictés par le président pakistanais, Pervez Musharraf.

Dernier rebondissement dans le dossier A. Q. Khan : Benazir Bhutto, assassinée en décembre 2007, aurait elle-même contribué à la diffusion de secrets nucléaires lorsqu’elle était Premier ministre du Pakistan, en 1993. Dans un ouvrage publié en Inde, Goodbye Shahzadi, Shyam Bhatia, un journaliste qui était proche de Benazir Bhutto, affirme que celle-ci aurait personnellement livré à la Corée du Nord des données sur l’enrichissement de l’uranium.« Mme Bhutto devait se rendre en Corée du Nord et il lui a été demandé par son entourage d’apporter secrètement ces données à Pyongyang [NDLR : la capitale de la Corée du Nord]. » Au retour, elle aurait rapporté, toujours selon Shyam Bhatia, « des CD sur la fabrication des missiles nord-coréens » (source : Le Monde du 2 juin 2008).

* Titulaire d’un doctorat en physique de l’université de Chicago, Richard Garwin a travaillé sur les plans des bombes américaines et à la conception des premiers satellites de la CIA (Central Intelligence Agency) qui ont espionné les Russes et les Chinois à partir des années soixante. Aujourd’hui âgé de 80 ans, il est régulièrement consulté par Washington pour tout ce qui touche à la prolifération nucléaire. Son site internet : http://www.fas.org/rlg/

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