Michel Serres : “ Vous avez perdu la tête et vous êtes condamnés à devenir intelligents ! ”


Une révolution numérique, mais pour quoi faire ?

Pour ses quarante ans, l’Inria a fait dialoguer sciences humaines et nouvelles technologies.

“ Vous avez perdu la tête et vous êtes condamnés à devenir intelligents ! ” La formule, lancée par Michel Serres, n’a pas manqué de faire rire les 1.500 collaborateurs de l’Institut national de Recherche en Informatique et en Automatique) devant lesquels il discourait. Pour l’académicien, le réseau et l’ordinateur, en nous libérant des efforts de mémoire et de réflexion, nous permettent de laisser libre cours à notre imagination.

Son intervention a constitué le point d’orgue des deux jours de réflexion sur les technologies de l’information que l’Inria avait organisés à Lille pour célébrer ses 40 ans. L’objectif était de confronter l’avis des experts en sciences « molles » (philosophie, linguistique, droit…) et celui des spécialistes des sciences « dures » (mathématiques, informatique, neurosciences, etc.) sur notre futur. Avec un fil rouge : remettre l’homme au cœur de ces technologies.

Tous les spécialistes des sciences humaines ont décrit avec passion les révolutions économique, politique, juridique et culturelle que la numérisation provoque. “Avec le numérique, nous entrons dans une ère de reproductibilité à coût nul ou quasi-nul, a prévenu le philosophe Bernard Stiegler, directeur du département du développement culturel au Centre Georges-Pompidou, où il dirige également l’Institut de recherche et d’innovation. Des fonctions comme l’indexation ou l’émission d’informations deviennent accessibles à tous.”

Ce qui, bien sûr, provoque l’hostilité des industries affectés par cette nouvelle donne commerciale, comme, par exemple les éditeurs de musique. La politique est également bousculée. Michel Serres a mis en avant l’histoire de Marie-Claire Huard, simple citoyenne, dont la pétition appelant, sur Internet, à conserver l’unité de la Belgique, a rassemblé plus de 100.000 signatures en quelques semaines : “ un nouveau printemps démocratique ”, s’est-il félicité.

Autre conséquence, plus fâcheuse, des initiatives individuelles sur Internet : celui-ci est pour l’instant une zone de non-droit qui attend son « Robin des bois, celui qui saura y mettre de l’ordre de l’intérieur » (Michel Serres). « Le problème de la propriété intellectuelle reste entier », a reconnu Bernard Stiegler. Enfin, tous les spécialistes des sciences humaines ont prédit une société fondée non plus sur la possession, mais sur l’échange et la contribution, sur le modèle des logiciels libres. Mais personne ne s’est risqué à prédire comment on y gagnera de l’argent…

Spécialiste des logiciels libres, Roberto Di Cosmo, professeur à Paris VII, a rappelé que le développement de ces programmes comprend deux phases : la phase « Cathédrale », qui exige une idée originale portée par un architecte unique et soutenue par une petite équipe d’informaticiens, suivie du « Bazar » (dans les deux sens du mot : désordre et magasin), qui permet à une communauté de développeurs de préparer la mise sur le marché.

Or, révèle une étude de la Commission Européenne, si les Européens dominent souvent la première phase, la seconde est plutôt gérée par les Américains. « L’Europe a le leadership technologique, mais est à la traîne dans l’exploitation économique du logiciel libre », a mis en garde Roberto Di Cosmo.

En face, les mathématiciens et informaticiens sont restés beaucoup plus pragmatiques. Constatant l’effervescence existant sur Internet, l’un des animateurs se demandait si “un cerveau collectif n’était pas en train de se créer. » Ne serait-il pas possible de s’en servir pour résoudre les défis de demain (maladie d’Alzheimer, réchauffement…) ?

Dans leurs réponses, Olivier Faugeras, directeur de recherche à l’Inria (il utilise les mathématiques pour comprendre l’activité du cerveau humain) et Bruno Sportisse, co-responsable de projet à l’Inria (il modélise la pollution atmosphérique) se sont contentés d’évoquer l’utilisation, pour des calculs complexes, de la « grille informatique », la puissance qu’offrent tous les ordinateurs reliés au Réseau.

Il est vrai que les seuls défis techniques demeurent immenses : « En 2006, un milliard de personnes avait accès au web, a détaillé Vincent Quint, du W3C, le consortium qui veille sur la compatibilité des technologies du Web. En 2015, ce sera la moitié de la population mondiale ! ».

La conclusion est que les technologies de l’information, finalement très jeunes, ont encore besoin de temps pour changer les habitudes de travail, a expliqué Bernard Stiegler : “ Elles ne prendront véritablement leur essor que lorsqu’elles entreront au coeur du système éducatif. ” Et auront formé, mais auront aussi été étudiées par des générations de scientifiques. Ce n’est pas pour demain…

Jacques Henno

(article paru dans Les Echos le 17 décembre 2007)

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