Une interview fictive d’Eric Schmidt, P-DG de Google, à partir de l’interview que j’avais réalisée en 1993 de Bill Gates

Voici le message que m’a adressé, il y a quelques jours, un lecteur :

«Passionné d’informatique et professionnel du domaine depuis 1983, j’ai consulté vos archives avec intérêt. Avec le recul les interviews et analyses ont un côté fascinant.

J’ai en particulier relu l’interview de Bill Gates en 1993.

A la lecture, j’ai pu constater combien Gates était clairvoyant… mais peut-être encore plus qu’il n’y parait !!… Après avoir substitué 31 mots – essentiellement des marques et des termes techniques – j’ai obtenu un discours étonnamment cohérent s’il se trouvait dans la bouche d’un autre dirigeant aujourd’hui.»

Thierry Joubert, expert technique et enseignant dans le domaine du logiciel embarqué et temps réel.

Voici le texte de cet interview fictive, réalisée à partir d’une vraie interview de Bill Gates, menée en 1993 par François Vey et moi-même, et par Thierry Joubert, à l’aide de la fonction « Chercher/Remplacer » d’un traitement de texte !

Interview (fictive) d’Eric Schmidt : «Dans 3 ans, le micro et la télé ne feront qu’un ! » (imaginé en mai 2009)
Le président de Google prédit un bouleversement de l’informatique d’ici à 2012, avec l’apparition de nouveaux outils multimédias combinant le texte, le son et les images vidéo. Un géant affaibli comme Microsoft, empêtré dans ses certitudes, risque de ne pas s’en relever.

Capital : Croyez-vous que la guerre des prix va se poursuivre sur le marché informatique ?
Eric Schmidt : Lorsqu’on parle de «guerre des prix», on pense généralement à des ventes à perte. Mais les prix actuels des Netbooks ou SmartPhones permettent aux constructeurs de dégager des bénéfices, car ils reflètent une baisse des coûts de production. Celle-ci continuera. Mais comme les gens achètent des systèmes sans cesse plus puissants, ils s’équiperont de machines plus performantes sans débourser plus. C’est pour cela que des sociétés comme Apple ou Acer continuent de se développer. A l’échelle mondiale, on passera peut-être de 10 constructeurs de micros à 5. Mais 5 sociétés, cela fait encore beaucoup. Je crois qu’il y aura toujours un grand choix.

Capital : Faut-il s’attendre à une chute des prix des services web ?
Eric Schmidt : Oui. Car il existe aussi une guerre des prix pour les services web. Mais il faut se méfier de ce type de comparaison, parce que, lorsque vous utilisez un navigateur, vous ne savez pas vraiment d’où il vient. Si vous me demandez quelle est la marque de mon navigateur, il faut que je réfléchisse. Ils sont tous pareils ! Un cybercafé me proposera Firefox le lundi, un autre Chrome le mardi, et leurs postes et leurs réseaux fonctionneront sans problème. Mais pour les services web, c’est différent. Comme leur coût marginal est faible, les prix pratiqués peuvent être extrêmement bas. Ce marché est très agité. Mais cela finira par s’arrêter. Nos concurrents, Yahoo et Live Search, perdent de l’argent et cette situation-là est assez pénible même pour nous !

Capital : Etes-vous inquiet pour Microsoft, votre vieil allié ?
Eric Schmidt : Eh bien (rires). La relation que nous entretenons avec Microsoft est plutôt compliquée. Les prix ont tellement baissé que les sociétés doivent réduire leurs effectifs, même si elles découvrent de nouvelles applications. Mais c’est la règle du jeu : dans une économie qui fonctionne normalement, le personnel licencié par les éditeurs de logiciels peut aller travailler dans d’autres secteurs productifs. Combien l’informatique doit-elle employer de personnes par rapport au tertiaire ? C’est au système de prix à le déterminer.

Capital : Quand cessera l’hémorragie financière de Microsoft, à votre avis ?
Eric Schmidt : On se le demande. Il n’est pas possible de dire : bon, le marché a changé, il suffit de s’adapter. C’est tous les mois que les conditions changent. Vous savez, c’est vraiment angoissant ! Il faut sans arrêt évoluer, rester à la pointe de la technologie, ne pas alourdir ses structures. Je ne suis pas trop optimiste quant à l’avenir de Microsoft. Mais si vous m’aviez posé la même question il y a quinze ans, je vous aurais dit la même chose Les compétences clés se situent dans les infrastructures réseau, la conception de services web et dans les datacenters. En dépit de sa restructuration, Microsoft n’est pas parvenu à apporter sa contribution originale dans ces domaines.

Capital : Pourtant Microsoft fait de gros efforts dans les services Web
Eric Schmidt : Non. Ceux qui veulent aller vers le cloud computing s’adresseront plutôt à des sociétés spécialisées ou à des firmes comme SAP ou Oracle, qui sont des prestataires de services web verticaux. A présent, si vous achetez un service web, vous avez affaire à plusieurs firmes spécialisées plutôt qu’à un seul éditeur. On trouve une dizaine de sociétés là où, avant, il n’y avait que Microsoft. Ces concurrents hyperspécialisés se sont avérés bien plus efficaces, et je n’ai pas l’impression que cela doive changer. La grande question que Microsoft doit se poser, c’est : faut-il conserver une force de vente unique ? Le grand changement se produira le jour où ils scinderont leur équipe unifiée. Et, à mon avis, le plus tôt sera le mieux.

Capital : Pensez-vous que c’est une question de survie ?
Eric Schmidt : Non, pas vraiment. Une société comme celle-là ne meurt pas. Mais, à un moment donné, elle se subdivise. Certaines parties s’en sortent bien et d’autres non. Microsoft est une entreprise remarquable, avec une technologie et des individus sensationnels. Et là je vous parle d’une compagnie qui emploie encore 100 000 personnes. Vous savez, ceux qui nous comparent à Microsoft ont tort. Nous sommes 20 000 Microsoft va renvoyer plus de gens que nous n’en employons à ce jour ! Leurs pertes dépassent notre chiffre d’affaires.

Capital : A quoi tient votre exceptionnelle rentabilité ?
Eric Schmidt : Je ne vous garantis pas qu’on arrive à la maintenir à ce niveau. Cela dépend tellement du volume des ventes ! Le monde du web ressemble au cinéma ou à l’édition. Pour les moteurs de recherche, nous sommes les premiers mondiaux. Nous avons gagné de très nombreuses parts de marché en pariant sur les datacenter. Alors que nos concurrents n’ont pas pris les datacenter au sérieux et qu’ils n’ont pas cru aux services web au début. Par conséquent, nous avons pris beaucoup d’années d’avance. Aujourd’hui, les utilisateurs connaissent Google Search et Google Maps, deux logiciels très profitables. Les analystes imaginent souvent que c’est essentiellement au moteur de recherche que nous devons nos bénéfices, mais ceux-ci viennent pour plus de 60% de nos Services Web. Nous investissons énormément dans ce domaine. Le moteur de recherche rapporte également beaucoup, même si la recherche nécessite des sommes très élevées, d’autant plus que nous travaillons sur de nombreuses versions.

Capital : A en croire certains, Google ressemblerait à une véritable secte …
Eric Schmidt : Une secte ? Oui, continuez (rires)

Capital : …dont vous seriez le gourou.
Eric Schmidt : Non, je ne dirais certainement pas ça. Nos employés sont des passionnés d’informatique. C’est très exaltant de faire partie d’une entreprise comme Google où les produits s’améliorent tous les jours. Nous avons eu la chance d’embaucher des personnes de valeur et nous leur avons donné des emplois importants. Ils ont de nombreuses responsabilités et, à leur tour, ils embauchent des éléments de valeur. Je crois que, dans notre cas, la réussite amène la réussite.

Capital : Mais il règne une grande tension chez Google
Eric Schmidt : En ce qui concerne les conditions de travail. Oui, c’est vrai que je donne l’exemple en travaillant beaucoup, mais nous ne demandons pas particulièrement à nos employés de faire des heures supplémentaires. En fait, c’est nous qui devons dire aux gens de travailler moins, car nous voulons les garder en forme. Bien sûr, je suis content qu’ils fassent des heures supplémentaires leur permettant de mener nos projets à bien. Google n’est donc pas une secte. Mais une société ordinaire, probablement un peu plus stimulante et un peu plus amusante que les autres.

Capital : N’êtes-vous pas devenu un peu inaccessible ?
Eric Schmidt : Chacun a la possibilité de m’envoyer un message dans ma boîte aux lettres électronique. J’en reçois tous les jours, et j’y réponds. Chacun a son mot à dire. Je rencontre beaucoup de gens chargés de développer de nouveaux produits. Il y a plus de 3 000 personnes dans ce service et j’en connais une forte proportion. Les journées ne font que vingt-quatre heures et je suis quelqu’un de normal : je dors, j’aime bien lire et réfléchir. Mais je suis plus facile d’accès que les présidents de sociétés de taille comparable.

Capital : N’êtes-vous pas jaloux du succès de l’iPhone ?
Eric Schmidt : Le secteur des smartphones marche extrêmement bien mais n’a rien à voir avec le nôtre. Google a des logiciels pour ce type d’équipement : comme Androïd ou Chrome. Et pas mal d’autres sont en préparation. Au fur et à mesure que le prix et la taille des ordinateurs diminueront, la frontière entre le marché du PC et celui de l’électronique grand public s’estompera. Je pense que l’on peut commencer à envisager de mettre quelques logiciels en commun. Mais Google ne fera pas une version d’Androïd pour l’iPhone, car ces systèmes vont évoluer et les nouvelles générations comprendront, par exemple, des réseaux sans-fil à haut débit. C’est à ce moment-là qu’il deviendra intéressant pour Google de venir sur ce marché.

Capital : Avez-vous des contacts avec les fabricants de systèmes mobiles ?
Eric Schmidt : Nous discutons avec tous parce que nous possédons de nombreux outils d’aide au développement de services Web, qui pourraient s’avérer très profitables pour les systèmes mobiles, au fur et à mesure que les smartphones deviendront plus complexes. En plus, le siège de Apple aux Etats-Unis est situé à quelques kilomètres à peine de celui de Google. Vous savez, Mountain View est une toute petite ville, de 1 000 habitants peut-être. On dit parfois que nous sommes la deuxième société de logiciels à Mountain View car les ventes de iPhone ont été si importantes au quatrième trimestre 2008 que, pendant cette brève période, ils étaient effectivement plus gros que nous. Mais ça reste une plaisanterie. Un nouveau marché naîtra à un moment donné, qui combinera nos deux savoir-faire, et c’est pour cela que nous restons en contact.

Capital : Vous paraissez être plus intéressé par l’avenir de la télévision haute définition
Eric Schmidt : Le gouvernement américain a pris une décision très sensée en promouvant la norme de télévision numérique. Je suis très heureux que l’on ne gaspille plus notre argent avec des systèmes analogiques aux Etats-Unis. D’ailleurs le Japon et l’Europe ont très vite pris exemple sur nous. Ainsi tout le monde est équipé en numérique. Les systèmes ne sont pas forcément identiques mais ils sont suffisamment proches pour permettre de réaliser des projets communs.

Capital : Quelles conséquences vont en découler ?
Eric Schmidt : La diffusion des données numériques, ce n’est pas simplement celle des images vidéo animées. C’est aussi le transport des informations, essentiellement sous la forme de programmes. Que ce soit pour charger à distance des jeux vidéo, des logiciels de recherche de données, etc. On réfléchit beaucoup actuellement à ce que seront ces nouvelles applications web. Mais nous ne sommes qu’une des nombreuses sociétés travaillant avec les fournisseurs d’accès, en lice dans le cadre de l’appel d’offres lancé par les autorités fédérales pour le procédé américain de TVHD. On discute avec eux au plus haut niveau Et c’est tout à fait passionnant.

Capital : Estimez-vous qu’à terme télévision et services web vont converger ?
Eric Schmidt : Oui. Nous avons un projet important qu’on appelle parfois le «TVHD-MediaCenter». L’idée de base, c’est d’avoir accès à n’importe quelle vidéoconférence ou à toutes sortes d’interactions, avec l’information, comme nous l’avons déjà montré dans une vidéo, baptisée «l’information au bout de vos doigts». Il faudra attendre un certain temps avant que tout cela soit disponible. De nombreuses technologies doivent être retravaillées et produites à moindre frais. Mais disons que ce sera prêt d’ici à cinq ou six ans. Avec tous ces nouveaux systèmes, le terme service web prend un sens beaucoup plus large et nous mettons notre savoir-faire à niveau. Le profil de Google correspond tout à fait à ce projet. En outre, nous sommes en négociation avec HTC, Asus et des sociétés chinoises, qui ont des chances de prendre part à la production de ces équipements. Les machines et les programmes vont de pair. Ainsi les écrans plats et les processeurs ultrarapides aboutiront à de nouvelles applications qui nécessiteront à leur tour de nouveaux services Web. Nous devons donc collaborer avec les sociétés qui fabriquent le matériel réseau pour connaître les possibilités et les limites de leurs machines, et créer des logiciels adaptés. Google a toujours étroitement collaboré avec des fabricants de routeurs comme Cisco ou d’autres constructeurs, de manière à essayer d’influer sur leur travail.

Capital : Sur quoi le multimédia pourrait-il déboucher ?
Eric Schmidt : On a vu arriver des écrans plats très peu coûteux et d’excellente qualité, ainsi que des câbles en fibre optique, dotés d’une capacité de transmission incroyable, qui arrivent dans chaque foyer. En fonction de ces nouvelles technologies, on peut déterminer l’intérêt de tel ou tel nouveau service web. Je suis sûr qu’on va faire des découvertes impressionnantes. Mais ce qui me passionne, ce sont les banques d’images. Le fait, par exemple, de pouvoir interroger une machine sur différentes disciplines artistiques et jouer avec l’œuvre d’artistes d’époques diverses. Rien qu’en cliquant sur un menu, la machine vous montre des séquences d’images. Vous lui dictez la voie à suivre. Le fonctionnement est très souple. Cela amène à l’art un public beaucoup plus large. Nous avons scanné intégralement l’œuvre de Van Gogh, à l’occasion d’une exposition, pour voir ce que pourrait donner ce type d’expérience. Cela a très bien marché, puis on est passé à d’autres sujets, moins grandioses. Nous avons ainsi réalisé 4 000 photos de voiliers et 4 000 d’alpinisme. Ce n’est qu’un début. La réalisation d’une base de données contenant un million d’images va encore prendre trois à quatre ans. Toutes ces idées de vidéothèques interactives m’intéressent beaucoup. Cela revient très cher. Mais c’est fabuleux.

Capital : Pourquoi est-ce vous, à titre personnel, et non la société Google, qui financez ces recherches ?
Eric Schmidt : Je ne sais pas encore très bien si cela restera une marotte ou deviendra une véritable industrie. La constitution de cette banque d’images va coûter plus de 50 millions de dollars (265 millions de francs). Et vous savez, nous n’aurons pas des droits exclusifs sur ces images : quelqu’un d’autre pourra donc aussi en constituer une. Alors on ne sait pas très bien si une société peut rentabiliser un tel investissement. On peut laisser les universités et les professeurs les utiliser, les mettre à la disposition du public Mais cela ne rapportera peut-être jamais d’argent. J’en ai parlé au conseil d’administration de Google et nous avons décidé qu’il faudrait le réaliser par le biais d’une société séparée.

Capital : L’avenir de l’informatique, c’est donc le multimédia
Eric Schmidt : Chacun utilise le mot «multimédia» à sa manière. Les gens se sont habitués aux images, au son, au texte. Avoir tout à la fois, c’est une évolution naturelle. On pourra accéder à des données très riches aussi facilement qu’on obtient aujourd’hui des informations de base. Il est évident que les gens préféreront avoir des ordinateurs obéissant à la parole ou reconnaissant l’écriture manuscrite, le langage naturel Je peux vous garantir que le besoin est là. La seule question est de savoir quand nous serons prêts en termes technologiques. C’est vrai que si quelqu’un ouvre un restaurant un peu original, il a plutôt intérêt à se demander, avant, s’il trouvera des clients ou pas. Mais, dans le domaine des nouvelles technologies, je n’ai aucun doute : les gens veulent être informés par des voies toujours plus efficaces, que ce soit pour leurs loisirs, leur formation ou leur travail.

Interview imaginée par Thierry Joubert, expert technique et enseignant dans le domaine du logiciel embarqué et temps réel (icecoachfr.blogspot.com – Imagine cup ED France –
www.theoris.fr – société Theoris)
Propos d’origine recueillis auprès de Bill Gates en 1993 par Jacques Henno et François Vey (traduction Sandra Golstein)

Ci-après, les 31 substitutions effectuées dans le texte de l’interview d’origine
1993-> 2009
1998 ->2012
Bill Gates ->Eric Schmidt
Microsoft ->Google
IBM ->Microsoft
Acheter une machine ->Utiliser un navigateur
PC ->Navigateur, Media Center
Compaq Acer->Dell Apple
Borland->Yahoo
Lotus->Live Search
Fabricant d’ordinateur, Constructeur->Editeur de logiciel
Logiciel, Traitement de texte, etc…->Services Web
Windows->Google Search
Word, Excel->Google Apps, Google Maps
Ordinateur Individuel->Netbook ou SmartPhone
Windows, Macintosh, système d’exploitation->Datacenter
Intégration de systèmes->Cloud computing
Arthur Andersen ou Cap Gemini->SAP ou Oracle
Constructeur->Fournisseur de services
Nintendo->iPhone
Electronique de loisirs->Systèmes mobiles
Jeux pour micros->Androïd, Chrome
Disques compacts->Réseau sans fils à haut débit
Redmond->Mountain View
General Instruments, ->AT&T Fournisseurs d’accès
Thomson, Philips ->HTC, Asus
Japonaises ->Chinoises
Matériel Informatique ->Matériel Réseau
Puces ->Routeurs
Intel ->Cisco

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